Menu document
C o m p t e  r e n d u  d u  c o l l o q u e  
S u d  I n f o s  /  S é m a p h o r e - 3 0  j a n v i e r  2 0 0 4

“L'habitat en France d'ici 2015”

Rien ne sert de prescrire, il faut bâtir à temps

Le 30 janvier 2004 à Marseille se déroulait le colloque “L'habitat en France d'ici 2015”, organisé par La Lettre Sud Infos, en partenariat avec sa maison-mère, Sémaphores, et le groupe Caisse d'épargne. Le 1er atelier portait sur la transformation des marchés. Témoignages.

Propos recueillis par Hélène Lefranc


Démographie

Demande différenciée

Prix en hausse

Consommation foncière

Stratégie patrimoniale

• Bernard Sgard, animateur de l'atelier, consultant chez Immobilier et territoire conseille (groupe Sémaphores).

“En 2015, la France comptera 62 millions de personnes, dont 25% de plus de 60 ans.”

• Guy Taïeb, directeur d'études de Guy Taïeb conseil (Paris).

“L'essentiel du parc immobilier de 2015 est déjà là. Les choses bougent lentement. Les PLH (Plan locaux de l'habitat) sont censés anticiper les évolutions démographiques. Il faut les percevoir comme une 1ère phase d'aménagement, avec une vision à cinq ou six ans. Notre travail, au sein du cabinet, est de convaincre les collectivités publiques que la situation a évolué. La façon dont les élus modifient les politiques de l'habitat dépend donc de notre force de conviction. Il est difficile de les persuader qu'il faut investir sur des aspects rentables dans dix ans alors qu'ils ont des préoccupations immédiates, avec des habitants dans leur permanence tous les jours qui posent des questions de court terme. Le vieillissement entraîne une baisse de la taille des ménages alors que l'on a cru longtemps que celle-ci ne descendrait pas sous le seuil de deux personnes. On est, par exemple, à 1,85 à Poitiers, où il y a – il est vrai – beaucoup d'étudiants. Mécaniquement, plus de logements sont nécessaires pour répondre à la croissance démographique. Les élus doivent aussi se poser la question du type de logement : accessibilité…”

• Lionel Rabilloud, consultant d'Habitat et territoire conseil (Paris).

“Le vieillissement touche moins le parc des bailleurs sociaux qui compte une moindre proportion de plus de 65 ans. Mais la tendance s'exprime et reste à venir. Parfois, elle est considérée comme un point positif car les personnes âgées sont des éléments de régulation fidélisés. En revanche, elles diminuent la fluidité et la rotation des logements, déjà en baisse.”

• Guy Marty, DG de l'Institut de l'épargne immobilière et foncière (Paris).

“L'Insee écrit depuis dix ans que la période 2000-2004 verrait un afflux de nouveaux ménages. Pourquoi le découvrons-nous aujourd'hui ? En fait, nous vivons sous propagande. Nous avons tous acheté l'image d'une France stable et vieillissante avec un taux de fécondité tombé à 1,6. Mais, il est remonté maintenant à 1,8. Et il y a une augmentation forte de la natalité par ailleurs. Jusqu'en 2020, la France sera en croissance démographique. Ce n'est pas le cas de l'Allemagne. Cela fait des ménages en plus, le ménage étant défini comme X personnes habitant un même logement. En 2000, il y avait 24 millions de logements. En 2020, il en faut 28 millions, soit une demande nouvelle de quatre millions.”

• Alain Bourdin, directeur de l'Institut français de l'urbanisme (Champs-sur-Marne, 77).

“Sur le taux de renouvellement, il y a débat au couteau entre démographes, mais il est vrai que nous vivons sous propagande. On dit que l'immigration fait grimper la démographie. Ce n'est pas prouvé. De même, l'allongement de la durée de la vie existe, mais n'est pas interprété. Malgré les évidences, il n'est pas dit qu'il va continuer. La démographie n'est intéressante que si on regarde à quel mode de vie, de plus en plus différencié, elle correspond. Attention à ne pas laisser de côté l'évolution du mode de vie des jeunes, par exemple, car il y en aura toujours.”

Haut de page

• Guy Marty.
“Les systèmes sont rigides. Le crédit est très attaché au logement. C'est très latin et très français. Il pourrait être attaché à une personne. Si on pouvait se promener avec son crédit comme on change de résidence, cela permettrait d'accompagner les transitions et évolutions de la famille. Pourquoi la finance, qui est soi-disant si moderne, n'invente-elle rien là-dessus ?”

• Guy Taïeb.
“Le vieillissement existe, mais nous sommes encore un pays dynamique. Et il s'agit de vieillissement de gens en bonne santé capable de participer à la vie sociale et culturelle. On va rapidement d'une image de vieillissement à une image de produit, telle celle des résidences de centre-ville avec des parking, très sécurisées. Les élus ont ces réflexes rapides : la population vieillit, il faut faire des petits logements. Ce n'est pas si simple. Nous essayons d'apporter des nuances. Aujourd'hui, il y a seulement 19% de T1-T2 en France.”

• Lionel Rabilloud.
“Dans le logement social, les personnes âgées restent dans de grands logements. Cela freine les possibilités de mutations des plus jeunes. Par rapport aux modes de vie et besoins de cette population, faut-il créer des résidences adaptées aux personnes âgées ou banaliser les services qui leur sont nécessaires à toutes les résidences ? L'organisme Maisons flamandes (Dunkerque, 59), par exemple, a une stratégie forte sur ces questions et fait les deux. Elle réalise des enquêtes régulières. Elle propose des services spécifiques et des adaptations concernant les parties communes dont bénéficient tous les locataires.”

• Alain Bourdin.
“Il y a désormais des niches. Il faut apporter des produits et services diversifiés à des demandes diverses. Pas seulement à des personnes âgées ayant des problèmes de dépendance, mais à toutes les strates de la population. Jusque-là, les produits spécifiques ne se construisaient qu'à travers des expériences marginales. Il faut massifier. Cette mutation du marché du logement est intéressante et nécessaire. La taille du logement est à mettre en relation avec l'idée de mobilité. Nous n'avons aucune raison de penser que celle-ci va diminuer. Mais, si les déplacements domicile-travail ont tendance à se stabiliser, ceux liés aux loisirs ou aux relations sociales sont exponentiels. Les familles sont très différentes. Pour certaines, le logement est un point fixe autour duquel elles rayonnent. Pour d'autres, il n'est pas le point d'appui. De même, un T4 peut accueillir à un moment deux personnes et à d'autres quatre ou six, parce qu'un enfant, parti étudier, loge chez un autre membre de la famille. Aujourd'hui, il faut regarder comment on habite et non pas comment on loge.”

Haut de page

• Guy Taïeb.
“Le marché local est parfois bousculé par des mouvements démographiques trans-régionaux, voire transfrontaliers, que l'on n'attendait pas. Avec des clientèles différentes en termes de revenus et de modes de vie. En Paca, cela se passe avec Monaco. Pour l'Ain ou la Haute-Savoie, c'est avec la Suisse. Aujourd'hui, des agences immobilières britanniques s'installent massivement dans certaines régions, comme à Tours.”

• Bernard Sgard.
“Chamonix est une caricature, mais une transaction sur deux y est réalisée avec une clientèle britannique. Avec les low-cost, certains travaillent à Londres et habitent là.”

• Lionel Rabilloud.
“La question de la localisation du logement et de l'image de certains quartiers peuvent être un handicap au niveau de la stratégie professionnelle. Dans des zones fortement touristiques, comme les Alpes, il est difficile de loger les actifs et les saisonniers. Il y aurait des opportunités en réhabilitant, y compris en termes d'image, certains bâtis spécifiques ou certains quartiers pour une population nouvelle.”

• Guy Marty.
“Côté financement, l'envolée des prix a failli poser problème, mais on a permis l'augmentation de la durée du crédit et la baisse des taux a re-solvé les ménages. Les conditions sont bonnes, mais on n'ira pas plus loin. L'essentiel de la baise des taux est fait, jusqu'à ce que cela aille dans l'autre sens. Et, quand tout le monde sera passé de 15 à 25 ans de crédit, ce sera fini. Après, il s'agit de question de bon sens : combien de mois et d'année de travail faut-il pour se payer le logement de la famille ?”

Haut de page

• Bernard Sgard.
“Sur les Alpes-Maritimes et les Bouches-du-Rhône, le marché a connu 10% d'augmentation. La zone est aussi confrontée à la péri-urbanisation alors que le foncier n'est pas quelque chose de renouvelable.”

• Guy Taïeb.
“La consommation foncière est certes importante. Mais seul un quart des nouveaux logements qui seront construits répondent à la croissance démographique. Les trois-quarts restant viennent en remplacement du parc qui disparaît et répondent à d'autres phénomènes. C'est dans les PLH en réflexion aujourd'hui, que l'on prépare le carburant de demain. Ils ont obligation maintenant de traiter la problématique du foncier. On voit des élus essayer de la comprendre. Mais les efforts sont réduits à néant par l'effet du marché qui explose. Les produits finis sont à un tel prix que les revenus des ménages ne permettent pas de bien utiliser les politiques mises en œuvre.”

• Alain Bourdin.
“Le débat sur l'étalement de la ville est ennuyeux. Le foncier n'est pas infini et il faut en avoir une gestion saine et durable, d'accord, mais sans stigmatiser ceux qui veulent une maison individuelle à la périphérie ou le maire qui veut faire du développement local. Il faut réfléchir à un produit qui peut répondre à un certain nombre de demandes sans gaspiller le foncier. Tout le monde ne peut pas faire de la “gentlemanisation”, du rachat de maison vétuste en centre-ville où l'on refait tout. Cela ne convient qu'à une certaine population. Et, dans certaines communes chics, s'il n'y a pas acceptation sociale, on ne pourra pas densifier. C'est un travail de communication.”

• Bernard Sgard..
“Il faut rendre les zones juridiquement, techniquement et socialement constructibles.”

• Lionel Rabilloud.
“Melun travaille en ce moment sur ces politiques. Avec des perspectives de démolition qui représentent des enjeux énormes face à une forte demande. Une grande partie des réponses se trouve sur les sites même des immeubles démolis. Mais le niveau de prix pose problème pour la reconstitution de l'offre HLM. Les élus ont aussi le désir d'y installer des activités économiques, des équipements publics ou du logement résidentiel. Il y a de vrais choix à faire sur le renouvellement urbain du parc HLM et de certains quartiers.”

• Guy Taïeb.
“Les communes paniquent quand elles ne savent pas où mettre les gens suite aux destructions. Un tiers va en périphérie car il y a incapacité à développer le parc social. Du coup, les projets de renouvellement urbain lourds font peur aux communes voisines qui craignent d'accueillir des populations supposées difficiles. C'est un élément de verrouillage contre-productif car cela bloque la construction du logement social. Pointer ceux qui partent en périphérie n'est pas correct si on ne propose rien d'autre.”

• Bernard Sgard.
“Le renouvellement urbain permettrait de renouveler le foncier, mais, en fait, il bloque le système.”

• Guy Marty.
“Le foncier est cher, donc le logement sera cher, dit-on. Et il y a un problème de répartition entre le centre et la périphérie. Pourtant, on a une chance historique aujourd'hui. L'Etat est en train de céder un certain nombre de propriétés qu'il avait depuis longtemps à travers France Telecom, EDF… Pendant des années, l'Etat français et les entreprises publiques ont épargné. Ce n'était pas dans un but de spéculation. Cela ne devrait pas non plus l'être au moment de se débarrasser des biens. Cela devrait être un moyen de réintroduire du foncier, même en centre-ville, et de faire baisser les prix. L'Etat a besoin d'argent, mais il peut regarder l'intérêt collectif sans vider sa cagnotte. La financiarisation de l'Etat, c'est bien pour la rigueur. Il faut juste ne pas aller trop loin. L'Etat n'a pas la mission de faire des plus-values. Il a un rôle d'intérêt public. Il faut absolument décloisonner les réflexions fiscales, financières et foncières. Tout est aussi très cloisonné pour l'instant entre logement résidentiel, friches industrielles, logement social, activité commerciale. La transversalité manque.”

Haut de page

• Alain Bourdin.
“Le Français aujourd'hui achète un bien immobilier pour diminuer son insécurité ou augmenter sa sécurité immédiate. Pas dans un objectif patrimonial et de transmission comme auparavant. Dans les entretiens, les interviewés parlent de sécurité par rapport à la retraite, à la perte d'un emploi, à la possibilité de s'investir dans des travaux. Cela rend les gens plus attentifs à la valeur de leurs biens car ils ont en tête l'idée de la revente. Ce constat est évident dans les grandes métropoles.”

• Guy Marty.
“L'épargne va basculer vers l'intermédiation avec les CPI, les foncières cotées… La France est en retard. On a tendance à séparer les questions générales de retraite et les comportements d'épargne individuels, à ne pas lier assez micro et macro économie. Sur Euroméditerranée, à Marseille, plusieurs fonds allemands (avec l'argent des épargnants allemands) ont acheté des immeubles. Après avoir déferlé en Angleterre puis en France, ils vont déferler en Italie. On dit que 50% de la Bourse de Paris appartient aux fonds américains. Nous travaillons pour payer les retraites du monde ! Qui va payer la nôtre ? Il est temps de donner des avantages fiscaux fracassants pour que les épargnants français achètent une maison en Espagne ou ailleurs. Les autres ont des avantages pour acheter chez nous.”

• Guy Taïeb.
“Attention au phénomène de remise sur le marché de produits défiscalisés. Certains sont de mauvaise qualité, mal placés, parfois construits à la va-vite, achetés par des gens qui ne l'ont jamais vu et n'y sont pas attachés contrairement au patrimonial. On a vendu de la pierre de manière fallacieuse, car on n'a pas vendu de l'immobilier mais de la rentabilité. On commence à voir apparaître des problèmes de vacances sur des villes où beaucoup de logements de ce type, orientés étudiant, ont été construits. Comme il y a un besoin de logement étudiant en ce moment, les difficultés sont masquées, mais elles vont resurgir. Or, nous l'avons vu ailleurs par le passé, les copropriétés dégradées sont ce que nous savons le moins bien traiter.”

Haut de page